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Brief

Violence paramilitaire en Colombie. Lorsque l’État reste au centre du jeu

États et groupes armés entretiennent des rapports complexes de rivalité, collaboration et collusion. Le cas colombien présente à la fois les caractéristiques propres d’une fragmentation de l’utilisation de la violence et d’un État qui demeure au centre de l’action des groupes armés. S’il existe des tentatives pour infiltrer et influencer l’Etat, sa reconnaissance politique et juridique est convoitée. Cette double dynamique, qui peut être qualifiée de dissidence relative, traduit l’existence d’espaces de régulation et de négociation, clandestine ou officielle, et de la volonté des groupes armés de se saisir de l’action de l’État pour en obtenir un traitement plus favorable. Dans une telle situation, la multiplication des violences n’aboutit pas à une mise hors-jeu de l’État mais à la réaffirmation de sa centralité.

Les milices paramilitaires colombiennes relèvent d’une forme de privatisation de la violence, dans laquelle des groupes armés participent au maintien de l’ordre et à la lutte anti-communiste. Ces groupes sont apparus au début des années 1980 à la confluence de trois milieux sociaux différents. D’abord, des narcotrafiquants, pour diverses raisons se sont retrouvés menacés par les avancées des groupes de guérilla. Ensuite, des élites foncières locales craignent à l’époque une mise en cause du caractère très inégalitaire de l’accès à la terre ; dans des nombreux cas la porosité entre élites foncières et nouvelles classes liés à la drogue est flagrante. Enfin, certains secteurs de l’armée créent ou arment des milices dans le cadre de leurs stratégies contre-insurrectionnelles.

Durant toute la décennie 1980 et surtout 1990, ces groupes obtiennent le contrôle de pans entiers du territoire colombien, participant de manière officieuse aux offensives militaires et surtout instaurant des ordres locaux basés sur une violence de haute intensité et sur le déplacement forcé des populations soupçonnées d’accointances avec les guérillas. Ceci les conduit à établir des rapports très proches avec des élus locaux, mais aussi avec des responsables administratifs et politiques au niveau central. Le contrôle territorial des groupes paramilitaires ouvre effectivement la porte à une influence électorale. Dans les zones où l’emprise paramilitaire est la plus forte le vote est totalement encadré, de manière à assurer la victoire de candidats proches des paramilitaires. Un tel capital politique se traduit par une influence dans la nomination de fonctionnaires à des postes clés. Celle du directeur des renseignements intérieurs, Jorge Noguera en poste de 2002 à 2005, constitue l’exemple le plus palpable de la place des réseaux paramilitaires à l’intérieur de l’État colombien.

60%

C’est la proportion des massacres commis par les groupes paramilitaires durant le conflit

En Colombie, parallèlement à cette multiplication de formes « hybrides » d’exercice de l’autorité, des modalités de traitement de la violence se développent à l’intérieur même de l’État. Ces pratiques de gestion de la violence sont équivoques. Au sein de la magistrature, mais aussi dans certains cercles de professionnels de la sécurité, l’idée que les paramilitaires constituent un danger pour l’État émerge très tôt. Durant toutes les années 1980 le monopole de l’armée sur les questions sécuritaires fait obstacle à l’émergence d’un « problème paramilitaire ». Mais à partir de la fin de la décennie les paramilitaires apparaissent progressivement comme de dangereuses armés privées au service de la mafia des trafiquants de drogues, une catégorisation criminelle qui n’aura que très peu d’effets directs mais qui les exclut du champ politique officiel. Des projets gouvernementaux proposent de transformer ces groupes armés en firmes de sécurité privée, tout en facilitant leur développement et les placent sous le contrôle d’instances étatiques. Ces projets, qui ont abouti au milieu des années 1990 ont finalement été censurés par le pouvoir judiciaire, au nom d’une atteinte au monopole étatique de la violence.

Mais les instances publiques n’ont pas été les seules qualifiées de violence paramilitaire. En réponse à leur catégorisation comme groupes criminels, les paramilitaires tentent de forger une interprétation concurrente. Ils auraient été, selon leurs représentants, des groupes « d’autodéfense », mobilisés pour faire face à la menace communiste dans une situation d’abandon de l’État. Une telle revendication cherche à faire accepter le caractère politique, et non criminel de leur action. Elle fait appel à l’image du bandit politique, ancrée dans l’histoire de la formation de l’État colombien. Elle s’appuie plus précisément sur des lois, ainsi que sur une jurisprudence ancrée dans le droit pénal colombien, qui différencient du criminel politique et le criminel ordinaire. Être reconnu comme un criminel politique constitue une légitimation de l’action violente, tout en ouvrant la porte à des bénéfices juridiques, des amnisties et une protection contre des poursuites pour narcotrafic.

Cette revendication a échoué, en grande partie en raison de l’opposition de la magistrature, qui a imposé un traitement différent des groupes paramilitaires. Pour les juges, ils constituent d’une part des criminels ordinaires, des narcotrafiquants et des tueurs à gages. D’autre part, ils sont aussi des criminels de guerre, coupables de terribles exactions qui ne trouveraient pas de légitimation dans une action politique.

En demandant une reconnaissance étatique, mais aussi en tentant d’infiltrer des institutions publiques, les groupes paramilitaires font de l’Etat un acteur central de leur stratégie. Celui-ci, de son côté, constitue un espace de conflit, à l’intérieur duquel s’expriment différentes interprétations de la violence, tantôt mettant en avant la contribution de ces milices à la sécurité, tantôt les bannissant en raison du danger qu’elles font peser sur la stabilité du pays.

Auteur

Dr Jacobo GRAJALES

Dr Jacobo GRAJALES

Maître de conférences
Université de Lille 2