The Conversation

Servir l’Etat ou rester chez soi ? Le haut-fonctionnaire, le milicien et la guerre.

« Oui, finalement c’est peut-être un des aspects le plus étonnants de la guerre, la Banque du Liban a tenu, malgré tout l’or qu’elle contenait… personne n’a fait main basse dessus. » L’histoire que raconte cet ancien directeur de la Banque centrale libanaise (BDL) est une quasi-légende au Liban. La plus grande réserve d’or de la région était à la portée des milices, à quelques centaines de mètres de banques internationales qu’ils avaient pillées, mais elle est restée intacte. À la fin des années 1980, le gouverneur de la BDL, Edmond Naïm, est devenu célèbre pour avoir dormi au-dessus de l’or contenu dans les souterrains de la Banque, refusant de quitter des locaux pourtant situés dans une zone de combat.

Alors que la Banque centrale au Yémen est sur la brèche, suscitant des interrogations sur l’avenir même du pays, et le souvenir des pillages des filiales de la Banque centrale d’Irak encore présent, cette histoire plus lointaine interpelle. Elle nous ramène à une autre guerre civile, aujourd’hui oubliée, celle qu’a connue le Liban de 1975 à 1990, sensiblement différente des conflits actuels en Syrie, Irak et au Yémen. Elle fait intervenir des acteurs inattendus : ce gouverneur et derrière lui un « corps » particulier, les hauts fonctionnaires. Elle renvoie également à l’envers souvent méconnu d’une guerre, les épreuves surmontées par ceux qui ne prennent pas les armes.

Les clercs oubliés

Préserver les bureaux des pillages au point parfois de dormir dans son administration, traverser les lignes de démarcation pour maintenir un ministère ouvert ou pour faire parvenir les salaires des deux côtés de Beyrouth, convertir son appartement en bureau provisoire : des dizaines d’ex-directeurs de ministères, hauts fonctionnaires, diplomates ou cadres d’institutions comme Électricité du Liban (EDL) racontent à l’envi ces histoires derrière lesquelles il se sont engagés personnellement, voire physiquement.

Elles contrastent avec le Liban actuel, souvent résumé à une formule lapidaire : « ma fi dawle » (« l’État n’existe pas »). Pourtant, à entendre ces anciennes figures de l’administration, l’absence de l’État n’aurait pas toujours été une fatalité. Les fonctionnaires n’ont pas toujours été ces symboles de la déliquescence du pays, à l’image d’Abdel Moneim Youssef, directeur de la compagnie Ogero, aujourd’hui régulièrement présenté comme « l’homme le plus corrompu du pays ». Même la guerre, au fond, n’aurait pas « abattu » l’État.

Parfois complètement autonomes vis-à-vis d’un gouvernement paralysé, ces hauts fonctionnaires sont devenus, à partir de 1975, souvent sans le vouloir, les « clercs de l’État », derniers à en tenir les rênes au quotidien et à croire encore en son existence. Au-delà de la BDL (centrale pour la survie du budget de l’État et du système bancaire), l’eau, l’électricité, le téléphone, ou la délivrance des passeports étaient nécessaires.

« Détruire l’État ? Pas question ! »

Ces clercs représentent donc un autre visage du conflit, en héritiers de l’âge d’or technocratique des années 1960-1970 au Liban, ils ont tenté d’en préserver les acquis pendant la guerre. Ils œuvraient aussi à préparer l’après-conflit, à travers des dizaines de projets de reconstruction. Certains se sont même érigés contre l’ordre milicien. L’un d’eux se rappelle encore avec émotion du « samedi noir » de décembre 1975, où plusieurs centaines de musulmans avaient été massacrés dans Beyrouth : « Ce jour-là, quand on a appris la nouvelle, les employés chrétiens sont venus dans les bureaux des employés musulmans pour les protéger..

La place des Martyrs à Beyrouth, en 1982.
CC BY-SA

Certains ont payé leur engagement de leur vie, comme Khalil Salem, le directeur du ministère des Finances, assassiné en 1976 ; d’autres ont été menacés, comme Edmond Naïm à la BDL ; une partie a préféré démissionner. Ceux qui sont restés se sont adaptés et ont travaillé avec les milices, quand ils n’en étaient pas des membres discrets ou directs, à l’image d’un ancien du service des impôts qui a mis en place et supervisé le système d’imposition d’une des milices. Des milices qui, en retour, ont aussi appris à tracer des lignes rouges, et à préserver cet État jugé pratique. La guerre, selon un ancien cadre d’une milice, relevait d’une « situation où l’on gardait un certain contrôle, certaines règles, comparé à la Syrie d’aujourd’hui… Au Liban, il n’a jamais été question de détruire l’État. »

Au-delà de l’enjeu de s’emparer de l’État au niveau politique, souvent largement souligné dans les guerres civiles, le cas libanais montre aussi à quel point les acteurs cherchent à garder certains enjeux communs à l’écart de la politique et des combats. Les fonctionnaires syriens restés en zones rebelles et dont les salaires ont été coupés par Damas, tout comme leurs homologues palestiniens non payés depuis des mois, seraient probablement surpris d’apprendre que les salaires des fonctionnaires libanais étaient à l’époque versés quasiment sans interruption, dans toutes les zones du pays.

La nostalgie de la guerre

Ils sont peut-être une centaine de civils et de militaires à avoir ainsi tenu au plus haut niveau les rênes de l’État libanais durant la guerre, à tous revendiquer unanimement d’avoir contribué à le « sauver ». À présent retraités, et oubliés, ils gravitent autour de quelques associations d’anciens fonctionnaires, et pour beaucoup écrivent leurs biographies, ou bien partagent volontiers leurs souvenirs, au risque parfois de verser dans une réécriture quelque peu légendaire.

Si certains restent une mémoire vivante de leur ministère, ou bien dans l’ombre de l’actuel directeur général, beaucoup ont été graduellement débarqués. « Au fond, je suis comme ces déplacés de la guerre, mais un déplacé de l’administration », lance ainsi, entre malice et amertume, un ingénieur, qui a passé 30 ans de sa carrière dans une institution libanaise. Comme beaucoup d’autres, il a été mis sur la touche dans les années 1990/2000 parce qu’il « refusait de faire passer l’intérêt politique avant l’intérêt public », dans une période de reconstruction qui a consacré l’émergence de nouvelles élites politiques et administratives.

L’aspect le plus étonnant chez ces acteurs oubliés est peut-être cette quasi-nostalgie de la guerre. Ce qu’un ancien directeur général résume crûment : « La guerre, finalement, n’a pas été le pire. C’est l’après-guerre qui a tout fait disparaître. » Une nostalgie présente plus largement dans la société libanaise, où l’on entend parfois que les coupures électriques et les ordures dans les rues étaient finalement moins nombreuses pendant la guerre qu’à l’heure actuelle.

Pierre France, Doctorant en science politique, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

Auteur

Pierre FRANCE

Doctorant en science politique
Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

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