Guerre & Po

Brief

Rojava. Une lueur d’espoir pour l’égalité des genres

En mars 2017, le conflit syrien entrera dans sa 7ème année alors que les négociations d’Astana en cours ont une issue incertaine. Le bilan de la guerre en Syrie ne cesse de s’aggraver au regard de l’usage de violence contre les civils mais aussi par l’ampleur des destructions. Pour autant au milieu de cette tragédie humaine et dans une impasse politique notoire, en Syrie du Nord, un espace s’est créé pour l’établissement d’un système politique fondé sur l’égalité des genres, la démocratie radicale et l’écologie. Les Kurdes et d’autres groupes minoritaires ont proclamé une entité fédérale politique indépendante pour le Rojava, qui s’engage pour l’émancipation et l’égalité des genres.

Dans le cadre d’un appareil d’Etat fragilisé par la guerre civile en Syrie, un mouvement de contestation reposant sur des idées de démocratie radicale, d’écologie et d’égalité des genres, s’est développé avant de proclamer son autonomie dans la région Nord de la Syrie. La guerre civile et l’ascension de Daesh ont eu des effets dévastateurs sur la population avec un nombre de morts estimés 260 000 morts (Agence des Nations unies pour les réfugiés -UNHCR, avril 2014) et 370 000 (Observatoire syrien des droits de l’Homme, dernières estimations), 5 millions de réfugiés (UNHCR) et au moins 7,6 millions de déplacés (UNHCR). Elles ont aussi créé un espace où il est possible de reconsidérer les structures politiques et sociétales. Le 17 mars 2016, dans la région kurde de Rojava, une assemblée réunissant différents partis politiques locaux et groupes sociétaux ont proclamé le système fédéral démocratique du Rojava de la Syrie du Nord, et ont insisté sur leur intention d’établir un système politique reposant sur la démocratie radicale. Pourtant, la région dite « autonome » n’a pas été reconnue officiellement, ni par le gouvernement syrien, ni par aucun acteur international.

L’Unité de protection du peuple (YPG) et l’Unité de protection de la femme (YPJ), issus du Parti de l’union démocratique (PYD), ont joué un rôle décisif dans la lutte contre Daesh en Syrie du Nord. Les femmes combattantes du YPJ ainsi que celles membres du PYD – qui est un parti politique, s’engagent activement en travaillant sur l’établissement d’un système destiné à enrayer la discrimination de genre. Des féministes kurdes ont pourtant critiqué la récupération par les media internationaux de l’image des combattantes kurdes, assimilées à de belles amazones combattants l’islam fondamentaliste de Da’esh. Cette description a été perçue par nombre d’entre elles comme orientaliste, sexualisante et sensationnaliste. En revanche, les réelles motivations des femmes kurdes – activistes ou combattantes, le sens qu’elles donnent à leur engagement et leur rôle dans l’établissement de la nouvelle entité politique du Rojava ont été relativement ignorés. Cette mobilisation des femmes autour d’un mouvement révolutionnaire n’est certes pas propre aux Kurdes. En effet, des femmes se sont impliquées dans la lutte au sein de l’Organisation de Libération de la Palestine (OLP) et du Hamas en Palestine, ou dans le cadre de la révolution iranienne. Cependant, l’objectif de la révolution du Rojava n’est pas seulement d’impliquer les femmes dans le combat, mais également de créer un système entièrement nouveau, qui garantit une égalité des genres.

Kurdish YPG Fighters
CC YPJ.

Les idées politiques de la révolution du Rojava s’inscrivent dans les théories d’Abdullah Öcalan, leader du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), qui a toujours insisté sur le fait que la libération des femmes s’inscrivait entièrement dans son idéologie politique. Dans « Libérer la vie : la révolution de la femme », Abdullah Öcalan soutient que si l’on veut « donner une signification réelle aux termes d’égalité, de liberté, de démocratie et de socialisme », il faut « analyser et briser l’ancien réseau de relations construit autour de la femme. Il n’existe pas d’autre façon d’atteindre une véritable égalité (en tenant compte de la diversité), liberté, démocratie et moralité. » Öcalan considère donc la libération des femmes comme une partie essentielle de la révolution sociale qu’il souhaite.Il affirme que pour l’accomplir, il faut « la théorie, le programme, l’organisation et les mécanismes nécessaires pour les mettre en place ». Ce programme, appelé « jinéologie », repose sur la faculté de comprendre que la patriarchie est un système de pouvoir qui a été à l’origine de tous les systèmes de pouvoir ; et bien que le sexisme puisse se manifester d’une manière différente dans des contextes différents, il est toujours lié, et en fin de compte, il repose toujours sur les mêmes mécanismes d’assujettissement. L’objectif de la « jinéologie » est donc de revoir l’interaction entre l’individu et le collectif, tel que les familles et les sociétés, afin de défaire et abolir les systèmes patriarcaux et sexistes.

Le désir d’une société reposant sur l’égalité des genres s’est organiquement développé à partir de la lutte des femmes kurdes contre l’oppression patriarcale interne et la discrimination externe des régimes locaux.

Öcalan met en évidence le besoin d’installer des institutions durables qui permettront l’émancipation et la pleine égalité des femmes et des hommes. Au Rojava, tout comme au Kurdistan et en Turquie, où les conseils communaux sont gérés par le HDP (Parti démocratique des peuples), l’égalité des genres a été institutionnalisée en mettant en place un système de co-présidents, ce qui signifie que les positions politiques doivent être partagées par un homme et une femme. De plus, Rojava, qui se compose de trois cantons, Efrîn, Cezîre et Kobanê, a instauré un ministère de femmes dans chacun d’entre eux. En outre, un quota de 40 % de femmes a été introduit pour chacune des institutions et administrations, et un cours « d’Études des femmes » promouvant la Jinéologie a été ouvert à l’Université de Qamichli. L’assemblée du 17 mars a aussi publié un communiqué déclarant que « La liberté des femmes est l’essence même du système démocratique fédéral. Les femmes ont droit à l’égalité dans la participation et dans les responsabilités décisionnelles en ce qui concerne les problématiques sur les femmes. Les femmes seront représentées comme des égales dans toutes les sphères de vie, y compris toutes les sphères sociales et politiques. »

Il est encore trop tôt pour savoir si la révolution du Rojava sera capable de tenir ses promesses et maintiendra un système d’égalité des genres. Cette révolution s’est d’ores et déjà déroulée sans intervention étrangère. Le désir d’une société reposant sur l’égalité des genres s’est organiquement développé à partir de la lutte des femmes kurdes contre l’oppression patriarcale interne et la discrimination externe des régimes locaux. Les femmes du Rojava ont redéfini leur rôle dans la société et ont participé activement aux combats armés et aux prises de décision politiques. En proclamant leur volonté de fonder toutes les institutions politiques et sociétales sur la base de l’égalité des genres, les révolutionnaires du Rojava ont probablement permis à une société qui fait réellement preuve d’égalité et, de faire un immense pas en avant.

Auteur

Theresa CHORBACHER

Theresa CHORBACHER

Étudiante en Master (Master in Human Rights and Humanitarian Action )
Science Po (Paris).