Guerre&Po,
guerre et recomposition du politique

Ce travail de recherche part de l’observation du phénomène de guerre à des échelles variées (locale, nationale, régionale et internationale) et dans différentes aires géographiques (Afrique, Proche et Moyen-Orient et Asie), pour mieux appréhender son rapport au politique.

Chacun des chercheurs du projet a choisi de faire une ou deux missions de terrain pour mener des enquêtes localement afin de répondre, à partir de leur cas d’étude, à la question suivante : comment la guerre influe sur la recomposition des espaces politiques.

Dans le cadre du projet, la définition du mot politique est entendue au sens large, en référence à l’étymologie du mot Polis. Il s’agit de l’espace à l’intérieur duquel on observe différents degrés d’association ou de séparation entre les individus ou les groupes. Cela revient donc à se demander si l’espace politique, en référence au cadre étatique, est propice et créateur de vivre ensemble.

L’étude du thème guerre et recomposition du politique se veut dynamique. Il est abordé à partir de deux approches qui interagissent l’une sur l’autre :

  • Recomposition dans le temps

    comprendre la manière dont la guerre qui dure – alors qu’elle est souvent considérée comme « exceptionnelle » – agit sur la recomposition des liens entre les individus et les communautés. Par exemple, la situation de guerre larvée dans la région du Kivu en République démocratique du Congo illustre bien cette idée.

  • Recomposition par les individus

    saisir la manière dont l’implication des populations, qui vivent une violence réelle ou symbolique au quotidien, changent la manière de faire la guerre. Les combats peuvent devenir plus intimes, à l’image de la Libye où des divisions entre les pros et contres Kadhafi apparaissent au sein même des familles.

La réflexion de l’équipe s’est construite autour de trois interrogations, chacune représentant un axe de la recherche sur la manière dont la guerre favorise la recomposition des espaces politiques et sociaux.

#1

Premier axe

Le premier axe revient sur les effets de la guerre sur les institutions étatiques chargées d’édicter les règles de droit et de rendre la justice.

En effet, par manque de moyen ou de volonté, les Etats ne répondent pas aux attentes minimales des populations (assurer leur sécurité physique, redistribuer des ressources et rendre la justice). L’exercice des prérogatives régaliennes est donc assuré par d’autres acteurs qui ont parfois recours à d’autres référents (loi islamique ou droit coutumier) pour régler des conflits quotidiens (vol de bétail, conflit foncier, etc.).

Progressivement, ces derniers acquièrent une légitimité au sein des populations alors que le pouvoir des représentants de l’Etat, bien qu’issu des urnes, ne repose plus que sur la légalité. En période de guerre, il est donc intéressant d’observer la manière dont les groupes, qui condamnent l’Etat inique et absent, se réfèrent dans leur discours à une légitimité acquise « par le bas » et l’utilisent pour justifier le recours à la violence dans leurs modes d’action (Daesh, Boko Haram).

#2

Deuxième axe

Le second axe est consacré à la façon dont les guerres affectent le politique et favorisent l’émergence de systèmes politiques locaux.

La référence au système politique permet de démontrer que l’Etat, critiqué et mis à nu par les opposants politiques et les belligérants, devient un acteur parmi d’autres. Dans les contextes de guerre civile, les représentants de l’Etat (police, douane, militaire, etc.) cherchent à préserver leurs privilèges et/ou à accumuler des ressources matérielles et symboliques pour rester parmi les acteurs les plus puissants (Syrie, Mali). Du côté des contestataires du pouvoir, les alliances se forment et évoluent sans cesse pour leur permettre d’acquérir les moyens, notamment financiers et militaires, pour poursuivre la lutte (Irak).

La constitution de systèmes politiques locaux n’est pas entièrement imputable au déclenchement de la guerre. Elle s’inscrit dans une historicité propre qui transcende souvent le moment formel de la guerre, en trouvant ses racines dans les pratiques iniques des Etats post-coloniaux (Nigeria).

#3

Troisième axe

Le troisième axe interroge la manière dont les guerres influent sur l’élaboration des stratégies des Etats étrangers.

Les rapports entre les intervenants étrangers, les Etats et les groupes armés non étatiques nécessitent des arrangements institutionnels souvent en contradiction avec les résultats escomptés.

Par exemple en Libye, au principe sacro-saint de souveraineté s’est opposé celui de responsabilité de protéger, justifiant une intervention internationale pour protéger les Libyens contre les violences du régime de Kadhafi. Faire tomber un régime violent, mais stable, pour reconstruire un Etat ne favorise pas forcément un ordre pacifique. En effet, les interventions étrangères, à l’image de l’implication américaine en Irak et en Afghanistan, contribuent aussi à la fabrique du désordre politique.

L’approche traditionnelle de faire la guerre pour instaurer la paix est remise en question par des interventions qui sont tout autant créatrices de stabilité que d’instabilité (Libye).

Bien entendu, ces trois questionnements s’imbriquent de manière complexe dans le temps et dans l’espace. Les temps court et long s’entrechoquent et il est important de rappeler l’historicité des facteurs de la guerre. Même s’ils ne sont pas toujours perceptibles, cette prise de recul permet de sortir d’une analyse souvent dictée par le temps médiatique ou politique. En outre, il est nécessaire de rappeler qu’il existe un jeu d’échelles, de vases communicants, entre les espaces géographiques. La frontière des Etats ne coïncide pas toujours avec celle des conflits et la guerre peut s’exporter au-delà des zones considérées comme périphériques (Afrique, Moyen et Proche Orient).

Ce projet a donc pour ambition de revisiter le lien entre guerre, Etat et politique à partir des processus à l’œuvre au niveau micro-local ainsi que de renverser une approche occidentalo-centrée de la guerre et de l’Etat. En effet, l’Etat est souvent considéré comme la seule organisation politique légitime pour les populations dans des régions où il est hérité d’un modèle exporté. Ce constat aboutit à une autre réalité, la guerre n’est pas le seul apanage des Etats, comme ce fut le cas en Europe pendant les deux guerres mondiales puis durant la Guerre froide. Ils sont concurrencés dans l’exercice de leur monopole de la violence par d’autres groupes (milice, rebelle, mouvement djihadiste, etc.).

En marge des Etats, émergent d’autres acteurs politiques plus aptes à répondre aux besoins des populations (sécurité, redistribution des biens, justice). Les guerres créent donc une opportunité pour ces prétendants, qui profitent du désordre pour imposer leurs règles (ISIS, milices en Libye, AQMI au Nord Mali). Un ordre politique à la fois stable et violent finit donc par se pérenniser. Bien qu’ils soient condamnés, car jugés néfastes pour l’équilibre du système international, ces dynamiques doivent être analysées.