Guerre & Po

Brief

Pourquoi les efforts de l’Occident en matière de contre-terrorisme en Afrique sont-ils infructueux ?

Malgré tous les efforts consentis par bon nombre de puissances occidentales tant individuellement que collectivement pour endiguer la vague de terrorisme en Afrique, ceux-ci échouent. En d’autres termes, en dépit des millions de dollars consacrés à la formation, l’équipement, le renseignement et l’appui des opérations de contre-insurrection, la menace terroriste ne fait que s’intensifier en Afrique. Pas moins de 22 pays africains sont directement touchés par le terrorisme et on comptabilise trois attaques terroristes chaque jour sur ce continent dévasté.

L’augmentation de la menace terroriste est sans doute due en partie à l’entrée de nouveaux acteurs sur la scène africaine. Considérons ici le cas de l’Etat islamique et ses représentations régionales à Syrte en Afrique du Nord, de Boko Haram en Afrique de l’Ouest et d’Al Shabaab en Somalie dans la Corne de l’Afrique. Cependant, une des raisons majeures de cet échec est liée aux efforts occidentaux visant à privilégier l’État africain dans la guerre contre les extrémistes. Les efforts occidentaux traditionnels de lutte découlent d’une approche réaliste et d’une notion d’intérêt national qui encouragent le renforcement des Etats africains. Ainsi, le principal objectif des Occidentaux est d’accroitre les capacités de l’Etat africain.

Le caractère fallacieux de cette approche est toutefois incontestable. Les élites politiques africaines n’ont aucun sens de l’intérêt national. Elles sont prédatrices et sont conçues pour gouverner contre leur peuple et non pour et avec lui. C’est un triste truisme que les citoyens africains craignent leur propre armée et non celle d’un Etat voisin. Les implications pour la lutte contre le terrorisme sont évidentes.

En Somalie, les cargaisons d’armes américaines à destination du gouvernement fédéral somalien de Mogadiscio se sont retrouvées entre les mains d’Al Shabaab via la corruption dans les rangs de l’armée nationale. La nature endémique de cette corruption et ses conséquences dans lutte contre les insurgés est illustrée par une étude qui a démontré de quelle manière 90 millions de Livres sterling d’aide britannique aux autorités somaliennes ont été siphonnées et ont fini par financer Al Shabaab.

cc Magharebia.

Cette nature de l’Etat a également été mise en évidence dans le cas de Boko Haram au Nigeria. Elle décrédibilise la vision occidentale simpliste de l’État nigérian légitime pour mener la lutte contre les terroristes. Boko Haram n’existe pas seulement en dehors de l’Etat nigérian mais a aussi des alliés et des sympathisants au sein des structures de l’État. Comme l’a déploré un officier supérieur nigérian : « Le groupe [Boko Haram] est soutenu par de puissants politiciens du Nord qui utilisent l’organisation comme une puissance politique. Nous savons qui ils sont mais le gouvernement se refuse à les poursuivre et tant que ces personnes soutiennent le groupe avec des fonds, des armes et leur protection, nous ne pourrons pas vaincre Boko Haram ». En effet, la situation empire. L’ancien président nigérian Goodluck Jonathan a affirmé que les partisans de Boko Haram ne sont pas seulement parmi les politiciens, mais aussi parmi les hauts responsables militaires et du renseignement. Alors, comment peut-on mener une guerre lorsque l’ennemi est à la fois à l’extérieur et à l’intérieur de vos rangs ? Évidemment, personne en est capable !

Au Mali, la facilité avec laquelle les Islamistes ont mis en déroute les forces armées maliennes est intimement liée aux problèmes de corruption institutionnalisée et aux politiques de népotisme. Pendant le mandat du Président Touré, la corruption s’est institutionnalisée dans les rangs des forces maliennes. Le recrutement des forces armées nécessitait d’avoir un membre de la famille au rang de colonel ou de général pour être admis. Les qualités ou la discipline nécessaires ne semblaient pas être prises en compte. Dans ces circonstances, peut-on s’étonner de voir l’effondrement si spectaculaire des forces armées maliennes en 2012, au début de l’insurrection touarègue ? L’intervention française fut nécessaire pour s’assurer que Bamako, la capitale du Mali, ne tombe pas aux mains des insurgés.

La nature prédatrice de l’État africain n’occupe guère l’esprit des décideurs politiques de Londres, Paris ou Washington. Cela est impardonnable compte tenu de la vaste littérature existant sur le sujet. Nous avons l’ouvrage de référence de Jean-François Bayart intitulé L’Etat en Afrique : La politique du ventre (2009, Londres : Polity Press, 2e édition). Dans ce processus, les États occidentaux ont continué à traiter leurs homologues africains comme des versions simplement plus faibles d’eux-mêmes.

L’Occident devra assister les États africains pendant encore un certain temps. Toutefois, l’appui financier et technique de l’Occident aux pays africains se poursuivra à condition que ces derniers s’engagent pour plus de démocratie et de transparence financière.

Concernant l’AFRICOM (Africa Command), les Américains ont mis l’accent sur le renforcement des capacités et la formation des forces armées africaines. Prenons ici le cas du capitaine Amadou Sanogo du Mali, qui a reçu une formation intensive aux Etats-Unis entre 2004 et 2010.De retour dans son pays, il a immédiatement fomenté un coup d’Etat contre le gouvernement malien. Compte tenu de la nature prédatrice des forces armées africaines, il existe un réel danger que les compétences militaires conférées par les pays occidentaux puissent rendre un Etat africain encore plus prédateur

Dans ce processus, les citoyens africains désenchantés peuvent se tourner vers les islamistes en masse pour se protéger d’un Etat rapace. Ce danger a été reconnu par l’ancien ambassadeur des Etats-Unis, Princeton Lyman, lorsqu’il a prévenu que : « Les États-Unis doivent être particulièrement attentifs à ce que nous ne devenions pas les partenaires d’un processus politique qui pousse les gens dans les bras des extrémistes islamistes ».

Il va de soi que les États africains ne possèdent pas les moyens de lutter contre l’Etat islamique ou Al-Qaïda au Maghreb islamique ou ses représentations locales. L’Occident (c’est-à-dire la France, le Royaume-Uni, les États-Unis et l’Union européenne) devra aider les États africains pendant un certain temps. Des dizaines de millions de dollars consacrés aux pays africains pourraient être utilisés pour accélérer le processus démocratique. Pour que cela fonctionne, tous les acteurs externes doivent être sur la même longueur d’ondes. Plus précisément, cela signifie que Pékin et les pays occidentaux doivent comprendre qu’ils doivent agir en commun.

Intervenants

Dr Hussein SOLOMON

Dr Hussein SOLOMON

Professeur au département des études politiques et de la gouvernance
University of the Free State (Afrique du Sud)