Guerre & Po

Brief

La recomposition des migrations internes suite à la crise malienne

En 2012, le Mali a subi une crise complexe matérialisée par la sécession unilatérale du Nord et un coup d’Etat militaire entraînant consécutivement des déplacements importants de populations vivant dans le septentrion à l’intérieur et à l’extérieur du territoire national. Depuis lors, les institutions politiques ont été partiellement restaurées avec l’organisation d’élections générales en 2013.

Les nouvelles autorités élues ont entamé un processus de discussion avec les groupes irrédentistes du Nord Mali devant aboutir à un consensus de normalisation. Ainsi, l’accord d’Alger une fois signé en juin 2015 devait permettre de recréer un cadre humanitaire favorable aux retours des populations déplacées. Pourtant, et ce malgré le paraphe de l’accord, les améliorations du contexte humanitaire tardent à venir. En dépit du contexte de sortie de crise amorcé, beaucoup de personnes déplacées ne projettent pas de regagner le Nord Mali. Aussi, les personnes déplacées internes (PDI) peuvent être perçues comme des acteurs avec des trajectoires historicisées qui recourent à des savoirs territoriaux ou des stratégies de leurs lieux d’origine à leurs points de refuge.

L’espace sahélo-saharien a pour tradition de connaître une forte mobilité humaine interne. Un système migratoire qui se compose et se recompose au gré des effets de contexte environnementaux ou sociétaux. Dans ce cadre, les mobilités « sous-contraintes » infra-africaines façonnent et/ou reconfigurent l’espace social. Les mobilités sous-contraintes sont définies comme « un déplacement collectif qui survient dans un contexte de crise, violence politique le plus souvent, mais aussi famine et épidémie, catastrophe ou destruction environnementale ou encore, intervention coercitive des États à des fins d’aménagement du territoire » (V. Lassailly-Jacob, 1999). Ce phénomène est régi par le paradigme « attraction-répulsion » (push-pull). Les facteurs « push » correspondent aux motifs du départ et les éléments « pull » s’appliquent aux raisons qui attirent le migrant vers un nouveau lieu d’accueil (ibid, 1999). Bien qu’étant un modèle analytique, le concept « push-pull » outrepasse certains aspects fondamentaux de l’objet scientifique en particulier les comportements migratoires ou les formes mêmes qu’empruntent les déplacements. Par exemple, l’extrême pauvreté de certaines zones de départ, comme dans le cas du Nord Mali, ne signifie pas pour autant rupture ou exil. Ces déplacements reflètent la reproduction de pratiques plus anciennes. Historiquement, les migrations au Mali sont conditionnées par des pratiques économiques translocales et des réseaux commerciaux étendus. La crise malienne a déstabilisé le système migratoire interne. L’insécurité n’étant pas le seul facteur déclenchant du déplacement, de nouvelles mobilités ont vu le jour comme la vérification et l’entretien du lieu d’habitation ou encore le maintien des liens familiaux. Ainsi, si les départs ne sont pas conditionnés uniquement par la situation sécuritaire, les retours en sont fortement dépendants.

La crise a eu un impact sur ces interrelations et celles-ci ont altéré le système migratoire interne de façon à ce que les flux s’orientent en majorité du Nord Mali vers le sud du pays. Selon la matrice de suivi des déplacements (DTM) élaborée par l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), on comptabilisait 283 700 personnes déplacées internes fin 2013 contre 50 000 en février 2016. Cette régression confirme une tendance générale de baisse des déplacés au sud du pays. Seulement, si les trajectoires de retours suivent l’évolution des évènements politiques (les élections présidentielles de 2013 ou encore la signature de l’accord d’Alger), les décomptes réalisés par plusieurs sources (USAID, OCHA) révèlent que le nombre de PDI stagne autour de 50 000 depuis novembre 2015. « S’il n’y a pas de nouveaux conflits provoquant d’autres déplacements internes en 2016, nous croyons qu’il est possible de mettre fin à cette crise rapidement ». Ces propos tenus lors d’une interview du chef de mission de l’OIM au Mali ne prennent pas en compte la dégradation de la situation sécuritaire au Nord depuis le début de l’année 2016 qui s’étend désormais au centre du pays. Aussi, la majorité des PDI sont originaires des villages adjacents à Tombouctou, une ville située au centre du Mali.

Le déficit d’entraide institutionnel obligeait les PDI à développer eux-mêmes leur propre système de solidarité « informel » pour pouvoir subvenir à leurs besoins

Dans ce cadre, qui sont les PDI et quelles sont leurs conditions de vie ? Au moment du sommet de la crise en 2013, entre un quart et un tiers de la population issue du nord s’est déplacée au sud pour se réfugier principalement à Bamako (environ 70 000 personnes). 20 % des familles vivant dans le sud ont alors effectué des allers et retours réguliers entre leur lieu d’accueil et leur lieu d’origine pour, par exemple, vérifier la dégradation ou non de leur domicile ou réactualiser leurs alliances matrimoniales. En outre, la taille moyenne des ménages déplacés était de 7 individus souvent composés de familles élargies. Par contre, seulement 20 % des PDI déclaraient avoir reçu une assistance humanitaire de la part des autorités compétentes ou d’ONG spécialisées. Ainsi, la pratique des actions humanitaires décompose de façon pragmatique les sociétés existantes. Le déficit d’entraide institutionnel obligeait les PDI à développer eux-mêmes leur propre système de solidarité informel pour pouvoir subvenir à leurs besoins. Quand bien même 95 % des PDI continuent d’exprimer leur désir de retourner chez eux, l’encadrement humanitaire mal adapté des autorités et des partenaires internationaux constitue encore un frein important à leur retour. En outre, les autorités maliennes compétentes n’encouragent pas le retour des PDI compte-tenu de la situation sécuritaire extrêmement volatile dans le centre et le nord du pays.

50000

Personnes déplacées interne en février 2016

Les déplacements forcés au Mali suscitent sans cesse de nouvelles formes de circulations qui permettent aux individus de reconstruire un capital économique, social et politique (M. Frésia, 2006). La recherche de mobilités pour les PDI s’inscrit dans une logique de reproduction de leur mode de vie dans leur nouvel espace vécu. « Le capital social que possède un agent particulier dépend de l’étendue du réseau des liaisons qu’il peut effectivement mobiliser et du volume du capital (économique, culturel ou symbolique) possédé en propre par chacun auquel il est lié ». Aussi, le capital social représente « l’ensemble des ressources actuelles ou potentielles qui sont liées à la progression d’un réseau durable de relations plus ou moins institutionnalisées d’interconnaissance et d’interreconnaissance » (BOURDIEU P., 1980). Cette facette du capital apparaît d’autant plus clairement que les mobilités géographiques sont accessibles à un plus grand nombre de personnes alors que les savoirs qui peuvent en être potentiellement tirés ne sont pas les mêmes d’un groupe social à un autre. Ainsi, la guerre et les déplacements ont désorganisé et déstructuré l’espace social, entrainant une re-création (reproduction) de leur espace ailleurs.

Nom

Intervenants

Dr David VIGNERON

Dr David VIGNERON

Chercheur associé
GRIP (Groupe de Recherche et d’Information sur la Paix et la Sécurité) à Bruxelles.