The Conversation

De la recomposition des espaces politiques en temps de guerre

L’État reste considéré comme la seule organisation politique légitime pour gouverner les populations, détentrice du monopole de la violence. Or, dans de nombreuses régions, pour certaines en proie à des conflits et des guerres récurrentes, ses services sont inexistants ou défaillants. Cette situation contribue à l’émergence d’autres acteurs politiques. Si les guerres créent des opportunités pour des prétendants au pouvoir qui profitent du désordre pour imposer leurs règles localement, la recomposition des espaces politiques dépasse le moment formel de la guerre.

L’émergence de groupes armés tels que l’État islamique, Al-Qaida, les Talibans, Al Shebaab (Somalie), Boko Haram (Nigeria) ou les groupes armés au Nord-Mali (Ansar Edine, El Mourabitoune, etc.) révèle un point commun : elle montre qu’en marge des appareils d’État, représentés par des élites politico-administratives instituées, émergent d’autres acteurs politiques aptes à répondre aux besoins des populations en termes de sécurité, de redistribution des biens et de justice.

La situation en Syrie, en Irak ou au Mali, pour ne citer que ces exemples récents, rappelle aussi que la guerre n’est pas le seul apanage de l’appareil étatique et de son armée, comme ce fut le cas en Europe pendant les deux guerres mondiales, durant la Guerre froide ou dans le cadre de certains conflits contemporains (Ukraine). Si les situations guerrières sont parfois réduites à un moment où le lien social se déchire, elles créent aussi des opportunités pour des prétendants au pouvoir. Ces derniers disposent, en effet, souvent de moyens supérieurs aux armées nationales et ils profitent du désordre pour imposer leurs règles aux habitants des zones qu’ils contrôlent.

Les conflits armés finissent par atteindre un équilibre, un statu quo, entre de multiples acteurs où transparaît un jeu de vases communicants entre les espaces local, national, régional et international. Les récentes interventions en Irak (2003) et en Libye (2011), en indiquant vouloir mettre fin à la guerre, ont détruit un ordre politique stabilisé dans la violence. Plutôt jugées néfastes pour l’équilibre du système international construit sur le monopole et la puissance des États, l’évolution des rapports de force, observable en temps de guerre, constitue un indicateur de la recomposition des espaces politiques locaux. À l’échelle du temps long, ces changements traduisent l’effritement progressif de la référence au cadre étatique comme créateur majeur de sens et de vivre ensemble.

L’État, un acteur politique en constante négociation

D’un pays ou d’une région à l’autre, les critiques vis-à-vis des gouvernants sont identiques pour expliquer leur perte de légitimité et de crédibilité : absence de projet politique, déchirure du tissu social, sentiment d’abandon ou injustice. Au Niger ou au Mali, même si la qualité et l’offre de services publics se sont améliorées, elles restent insuffisantes dans les zones périphériques. L’accès aux services sociaux de base et aux infrastructures est inégal à l’échelle nationale.

Évoluant dans un espace politique complexe, composé d’une multiplicité d’acteurs, les représentants de l’autorité étatique (armée, police, douane, etc.) se retrouvent en position de constante contestation-négociation avec des milices, des rebelles et des mouvements armés bénéficiant d’ancrages locaux. Derrière un discours valorisant la bonne gouvernance, ils se positionnent pour préserver leurs privilèges liés à leur statut et/ou accumuler des ressources matérielles et symboliques pour rester les acteurs les plus puissants.

La guerre, révélatrice de la recomposition des espaces politiques locaux

L’absence d’État permet à des groupes locaux, des organisations religieuses ou des mouvements radicaux d’asseoir leur influence en s’appuyant sur les tensions sociales. Ces acteurs bénéficient, en outre, de la perte de repères des plus jeunes, d’un système éducatif fonctionnant à deux vitesses et d’une mobilité sociale stagnante. Le sentiment d’abandon ressenti par certains individus les pousse à trouver refuge et solutions dans des registres communautaristes et régionalistes comme l’illustre la situation au nord du Mali ou au Nigeria. L’incapacité à maintenir le contrat social, pour autant qu’il existe, comme socle de la relation entre gouvernants et gouvernés, empêche de capitaliser sur le développement de la démocratie, voire donne lieu à des régressions en matière de droits de l’homme (Turquie).

Le mécontentement social crée donc un terreau favorable aux conflits et à l’explosion de la violence, souvent perçus comme l’ultime moyen pour les peuples de s’exprimer et d’amorcer une dynamique de changement (printemps arabes). En dehors d’une logique du « tout État », la guerre donne des indications sur les modes d’organisation politique et les espaces privilégiés que les populations investissent pour trouver des réponses à leur besoin.

Alep, le 4 décembre 2016.
Youssef Karwashan/AFP

Bien que cherchant un équilibre entre traiter l’urgence liée à l’insécurité et favoriser le développement à long terme, l’appareil d’État dévoile un visage souvent jugé autoritaire et répressif. La plupart des pays africains ont, par exemple, augmenté leurs budgets de défense au détriment d’autres secteurs essentiels à l’amélioration des conditions de vie, et cette tendance ne semble pas être propre à l’Afrique. Souvent justifiée politiquement par l’état d’urgence et les mesures prises pour prévenir les actes terroristes, la coercition au quotidien – limitant l’exercice des libertés individuelles – est considéré comme abusive par ceux que le pouvoir politique prétend vouloir protéger.

La recomposition des espaces politiques locaux n’est donc pas entièrement imputable au déclenchement des violences. Elle s’inscrit dans une historicité propre qui transcende souvent le moment formel de la guerre, en trouvant ses racines dans les pratiques iniques des États post-coloniaux.

Des modes de résolution de conflits à réinventer

Il est possible de concevoir la guerre comme une poursuite ou une expression violente de conflits de long terme – souvent non gérés ou non « digérés » par des individus ou des groupes. La guerre éclate dans un contexte où les relations politiques et sociales entre les acteurs sont déjà en train de changer. Elle serait donc à la fois un révélateur, une conséquence et un catalyseur du degré de cohésion ou de fragmentation entre les communautés.

Les temps court et long s’entrechoquent le plus souvent et nécessitent de sortir d’une analyse souvent dictée par les agendas médiatique ou politique. En outre, la frontière des États ne coïncide pas toujours avec celle des conflits et la violence peut s’exporter au-delà de zones dites périphériques (Afrique, Moyen et Proche Orient), comme en témoigne la venue des réfugiés en Europe.

Une difficulté majeure réside dans l’imposition de solutions « traditionnelles » pour résoudre les guerres et qui s’apparentent à des arrangements politiques et des bricolages institutionnels qui ont pour seule référence le statu quo ante. Or, il importe surtout d’identifier les modalités d’une coexistence pacifique et durable entre des acteurs aux intérêts divergents, mais pas nécessairement opposés ou irréconciliables. Quels que soient leurs objectifs, les acteurs qui prônent la neutralité finissent par devenir partie prenante du fait d’une recomposition constante de rapports de force. La question est donc moins celle du « faut-il » ou pas intervenir que du pourquoi et avec quels objectifs.

Dans les textes de cette série, chaque chercheur propose d’apporter un regard sur les évolutions des situations guerrières et de leurs conséquences (politique et sociales) sur les modes d’organisation des acteurs qu’il étudie. Les enjeux autour de la guerre et la recomposition du politique sont abordés à partir de trois perspectives : comprendre que les situations guerrières créent des opportunités pour les représentants de l’État de (ré)investir la scène politique (Gabon, Liban) ; observer que les modes d’organisation sociale et politique des communautés influencent et, en retour, sont influencés par les formes de la violence (Haïti) ; montrer que les interventions militaires sont aussi des champs de bataille pour la définition d’une identité nationale (Canada) et que les intervenants étrangers prônant la restauration de la paix se retrouvent parfois pris au piège des accords conclus avec les acteurs locaux (Afghanistan).

Amandine Gnanguênon, Chercheur rattachée au Centre Michel de l’Hospital (Université d’Auvergne), Université d’Auvergne

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

Auteur

Dr Amandine GNANGUENON

Dr Amandine GNANGUENON

Chercheur associée
Centre Michel de l’Hospital (Université de Clermont Ferrand)

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