Publication sur The Conversation

Afghanistan : Des milices pour quoi faire ?

Donald Trump s’est toujours refusé à livrer un plan de lutte contre Daech. Il a, en revanche, maintes fois affirmé son intention d’intensifier les bombardements aériens contre l’organisation terroriste et sa volonté de rompre avec la stratégie de l’actuel gouvernement américain en la matière. Au lendemain de son élection à la présidence des États-Unis, la politique récente de l’administration Obama en Irak et en Afghanistan – à savoir, limiter l’envoi de forces armées à l’étranger et faire la guerre par procuration, par le biais de milices locales – pourrait être remise en cause. En Afghanistan, qu’en est-il de ces milices, quinze ans après les débuts de l’intervention américaine ?

Les contradictions de la politique américaine

Confrontée à la montée de l’insurrection talibane et à la légitimité déclinante du gouvernement afghan, l’armée américaine a engagé depuis maintenant dix ans un processus de recrutement, d’armement et de financement de milices locales, parallèlement à la mise en place d’une stratégie de contre-insurrection (counter-insurgency, COIN) à partir de 2009. Le recours à ces milices présente notamment l’avantage de fournir des forces supplétives à moindre coût, possédant une meilleure connaissance du terrain, et capables d’opérer selon les mêmes modalités que les insurgés.

Dans une logique de contre-insurrection, ces milices sont par ailleurs censées aider le gouvernement afghan à étendre son influence, et donc sa légitimité, dans des zones qui lui restaient jusque-là inaccessibles. Cette logique de délégation de l’exercice de la violence à des acteurs armés non-étatiques (et mal contrôlés) va pourtant à l’encontre du projet de construction de l’État afghan qui consiste, par définition, à lui garantir le monopole de cette violence.

Dès 2006, un certain nombre d’initiatives et d’expérimentations ont en effet été lancées sur la base du modèle irakien du tribal engagement de l’Anbar Awakening – aussi connu sous le nom de Sons of Iraq, entamé à l’automne 2006 et dont le succès (temporaire) est présumé transposable au théâtre afghan. L’ancien président Karzaï s’est longtemps opposé à ces divers efforts, qu’il considère dangereux car susceptibles de remettre en cause le monopole (déjà très relatif) de l’État central sur l’exercice de la violence.

Stratégie de décharge

David Petraeus en Irak en 2007. Col. Steve Boylan/Wikimedia

En août 2010, devant la recrudescence de ces milices non-étatiques, il s’est toutefois laissé convaincre par David Petraeus, nouveau commandant de la Force internationale d’assistance et de sécurité en Afghanistan (FIAS), de signer un décret présidentiel autorisant la mise en place de ce qui deviendra l’Afghan Local Police (ALP), dans le but d’absorber et d’intégrer les différents programmes. La création de l’ALP permettait alors aux Américains de légitimer et de légaliser bon nombre des milices qu’ils avaient déjà armées et entraînées.

Pour le gouvernement afghan, il s’agissait d’étendre le contrôle de l’État, par le biais du ministère de l’Intérieur, sur des milices qui opéraient jusqu’alors en dehors de tout encadrement étatique.Les divers programmes américains consistaient, avant tout, à se départir du projet originel de construction d’un État coûteux et contraignant pour un projet plus réaliste centré sur la stabilité et la maîtrise de l’insurrection. La création de l’ALP participait d’une volonté inverse du président Karzaï – à savoir : rationaliser, harmoniser, re-centraliser, et contrôler un processus de décharge qui lui échappait.

Souvent présentée comme un succès des militaires américains (en particulier du général Petraeus) dans leurs négociations avec Karzaï, la création de l’ALP relevait aussi du désir de ce dernier d’agir face à un fait accompli : la recrudescence de milices extra-gouvernementales. La manœuvre consistait, avant tout, à recentraliser les réseaux clientélistes, en s’assurant du contrôle du processus de sélection et d’approvisionnement de l’ALP.

L’échec de Kunduz

La prise de Kunduz par les talibans, à l’automne dernier, a consacré l’échec de la stratégie de décharge. L’ALP et les autres milices non officielles présentes dans la province ont été gangrenées par les luttes internes entre commandants soutenus par différents patrons au sein même de l’appareil d’Etat – ministère de l’Intérieur, services de renseignements, présidence de la République, etc. Mais aussi par un manque de ressources suite à la mise en place d’un nouveau gouvernement (et donc de nouveaux réseaux et de nouvelles préférences clientélistes), par des tensions interethniques et partisanes, et par la porosité des frontières entre milices pro-gouvernementales, extra-gouvernementales, et anti-gouvernementales (avec, dans certains cas, une collusion entre forces talibanes et milices dites pro-gouvernementales).

Cet échec de la stratégie ne fait que souligner la faiblesse gouvernementale, mais en appelle paradoxalement à plus de décharge de la part d’un gouvernement qui n’a pas la capacité de faire autrement.

Des soldats de l’armée afghane en opération, le 3 décembre 2016.
Noorullah Shirzada/AFP

Si les événements de Kunduz symbolisent l’échec du gouvernement d’Ashraf Ghani (le successeur d’Hamid Karzaï) à maîtriser le théâtre afghan d’un point de vue à la fois politique et militaire, ils ne sont pas pour autant symptomatiques d’un délitement de l’État afghan. Au contraire, la chute de Kunduz est le produit de luttes de pouvoir internes – plutôt qu’externes – se traduisant notamment par une redéfinition des rapports de force entre les groupes politiques engagés dans ces luttes intestines à l’appareil d’État (à travers différents réseaux de clientèle).

Les sursauts de violence observés dans le nord de l’Afghanistan doivent donc se comprendre non seulement comme un signe de l’avancée des talibans mais aussi comme une extension du domaine de la lutte politique interne à l’État afghan à la société dans son ensemble. Si le projet de construction d’un État afghan sur le modèle occidental engagé depuis 2001 par la communauté internationale a eu des résultats mitigés, il n’en reste pas moins que le processus de long terme de formation de l’État est bel et bien engagé en Afghanistan. Même affaibli et contesté, bien que ne bénéficiant pas d’un monopole sur l’exercice de la violence, l’État est en réalité le référent majeur dans les luttes politiques afghanes.

Romain Malejacq, Assistant Professor of International Security, Radboud University

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

The Conversation

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Auteur

Dr Romain MALEJACQ

Dr Romain MALEJACQ

Maître assistant Centre for International Conflict Analysis and Management (CICAM) Radboud University Nijmegen (Pays-Bas)